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LOUVE STORY
Ecrit le 03/08/: 10:44, lu 1083 fois.


blackwolf1.jpg Louve story
par Marc Seassau


Vendredi 21 août

La nuit est épaisse aujourd'hui, aussi sombre que mes pensées. Lune morte dans un ciel extrêmement pur, un ciel de haute Provence en plein coeur de l'été. Les étoiles percent l'obscurité par milliers. Certaines filent, même, déchirant brièvement les ténèbres .

Elles ne m'intéressent. Je ne pense qu'à elle.

Samedi 22 août

J'aime beaucoup ma nouvelle maison. Entre prairie et montagne, je l'ai désirée claire et isolée, construite en pierres de calcaire blanc grossièrement taillé, jointes de terre et de boue. Les parois en sont épaisses, les fenêtres si profondes, si étroites que même en plein midi, le soleil a du mal à s'accrocher aux murs.

C'est pour elle que je l'ai choisie.

Dimanche 23 août

La lune nouvelle est enfin visible. A peine. Une ligne étroite, un fil ténu qu'escamote la moindre ombre, le moindre nuage. Une rognure d'ongle perdue en plein ciel. Dieu se rongerait-il les ongles ?

L'agent immobilier de Gap a beaucoup ri quand j'ai déclaré que je l'occuperais cet hiver. L'imbécile. Depuis de longues semaines, je travaille sur ma cabane de berger. Elle est tellement étroite que je peux la rénover entièrement seul. Le toit est étanche désormais, une couverture d'éverite sur laquelle j'ai collé les anciennes tuiles ocres et rouges. L'air ne pénétrera plus en sifflant à travers les multiples failles ou fentes qui lézardaient murs et portes. Un poêle de fonte me permettra de ne pas avoir froid. Je serai bien.

Pas besoin de lumière pour être bien à ses côtés. Ses yeux qui brasillent dans la nuit me réchauffent.

Quinze jours depuis notre dernier rendez-vous. J'ai froid.

Mardi 25 août

Sous mes yeux, un camaïeu d'herbes et de trèfles, des fleurs sauvages par touches, pigments éparpillés de jaunes ou de mauve, de bleu pâle. Je marche beaucoup, quand j'en ai le temps. Pendant la journée, la prairie retentit du crissement des grillons, les sauterelles jaillissent sous mes pas lorsque j'arpente ce sol qui forme désormais mon nouveau territoire. Mamelons de roches grises dont j'éprouve la douleur stratifiée. Torrents miniatures dont l'eau glacée charrie des fossiles usés que j'incruste dans les murs de mon refuge de pierres. Pâturages en vallons. J'aime le tintement des moutons. Pourtant, les braves bêtes me fuient. Leurs chiens aussi m'évitent et grognent à mon approche. Leurs bergers même s'écartent.

A la tombée de la nuit, à l'heure où les odeurs s'exhalent, je m'allonge sur l'herbe, nu. Je fixe le ciel qui s'obscurcit et je pense à elle. A cette heure, les souvenirs gagnent en force, en netteté. Ils semblent se métamorphoser en réel.


amewolf1.jpg Jeudi 27 août

Un jour de plus. J'aime cette époque de l'année, lorsque les nuits s'allongent et deviennent plus fraîches. Ici, en altitude, l'été paraît déjà céder le pas à l'automne. Les matins ont désormais la saveur du frisson. Il y a quelques jours à peine, ils étaient tellement pesants, presque fébriles.

Ce matin, j'ai pensé si fort à elle qu'il m'a fallu cesser de travailler, pendant quelques minutes, pour retrouver mon souffle. Plus tard, comme j'avais encore très mal d'elle, j'ai pris une hache, une longue scie à lame irisée et j'ai broyé du bois pendant des heures. Lorsque brisé je me suis effondré sur le sol, j'ai enfoui mon visage dans l'acajou frais des copeaux. Mais la fatigue n'use que le corps. La violence de mes pensées était restée intacte.

Vendredi 28 août

Depuis quelques jours, chaque après-midi est ponctuée d'un orage extrêmement violent. La chaleur devient lourde, les odeurs se transforment. Une brise en tourbillons serrés. Au loin, des grondements semblent racler un ciel de plus en plus sombre, de plus en plus dense. Puis le grand jeu. Une première goutte s'écrase sur mon front, large et lourde. Puis une seconde sur mon épaule nue et j'aspire à plein poumon la fraîcheur nouvelle. Bientôt, les gouttes se métamorphosent en fil puis en traits, de plus en plus appuyés. Un éclair ébrèche la semi-obscurité, le paysage alentour se détache en bistre d'ocre et de noir. Claquement du tonnerre. Frisson. Je retrouve mes frayeurs d'enfant. Une impression plutôt douce lorsque je me surprends, un pouce enfoncé entre mes lèvres crispées.

Il est impossible de travailler dans ces conditions. Je pose le burin, la pioche ou le bédane pour me mettre à l'abri. Je voudrais garder la porte ouverte mais le vent projette la pluie tourbillons stupides qui s'écrasent en flaques sur le sol de terre battue. Tant pis. La lumière semble composée de hachures brutales, autour de moi : les deux fenêtres de ma tanière sont très étroites, elles percent de profonds murs de calcaires, aussi épais que les murailles d'un château fort. Sans doute les bergers cherchaient-ils ainsi à se protéger des loups qui peuplaient autrefois ces montagnes.

Où est-elle ? A l'abri, comme moi ? A-t-elle été surprise par l'orage ? Je voudrais partager ces instant à ses côtés.

Samedi 29 août

J'ai rêvé d'elle si fort qu'en me réveillant, j'ai cru sentir son flanc contre le mien. Dans le noir, j'ai tendu la main vers la soie de son cou, mais mon bras n'a heurté que l'indifférence du matelas. Ca ne fait rien. Sa présence à mes côtés, cette nuit, m'a rendu espoir. Même si elle était imaginaire.

Peut-être était-elle réelle dans le fond. Peut-être est-elle vraiment venue s'étendre à mes côtés. Je dors en laissant la porte grande ouverte chaque nuit. Un peu pour ça.

Ce matin, j'ai commencé la construction d'un abri pour le 4X4. Un modèle japonais, aux roues larges et sculptées de hiéroglyphes crénelés. Je l'ai beaucoup utilisé ces mois derniers. Pour charrier jusqu'ici outils et matériaux de réfection. Pour stocker les semaines de nourriture qui me seront nécessaire cet hiver. Conserves et légumes secs, farine et riz, huile ou sucre. Lorsque la neige tombera cet hiver, le mauvais sentier de terre qui mène jusqu'ici sera enfin impraticable. Pas de chasse-neige dans le coin. Plus d'humains. Nous serons seuls.

La lune en son premier quartier. Le ciel, si obscur cette après-midi encore, s'est dégagé très rapidement. L'air nocturne est à nouveau d'une netteté absolue. Je voudrais emplir mes poumons des étoiles par milliers qui percent la voûte obscure.

Dimanche 30 août

Fin de vacances, dans quelques jours les écoliers retrouveront les cours plantées de platanes, un cartable planté sur le dos. un week-end classé noir aujourd'hui. Bison futé se ronge les doigts et gémit à longueur d'onde. C'est ce que j'imagine en tous cas, comme une bouffée de civilisation qui polluerait ma mémoire. Pas de radio ni journaux ici. Ni télévision évidemment. Pas de montre non plus. Le glissement des ombres. Je possède un calendrier, accroché à la rouille d'un très vieux clou, juste au-dessus du poêle de fonte noire. Une case cochée chaque matin, qui me rapproche de son corps.

Parfois, les hommes me reviennent en mémoire. Je ne vis plus à leurs côtés, c'est elle que j'ai choisie. En souvenirs d'eux, que me reste-t-il ? Cette feuille, ce crayon mi-bois mi-graphite. Cette tanière, cette voiture que je m'escrime à protéger des rigueurs de l'hiver. De la nourriture. Des vêtements que je déteste un peu plus chaque jour : désormais, les tissus les plus doux me blessent et m'engoncent. Ils me semblent tissés dans une laine d'acier rugueuse et sans grâce. Plusieurs liasses de billets aussi. Tout un bric-à-brac d'objets inutiles qui encombrent encore mon existence, dont je n'arrive toujours pas à me passer. Sans compter les miroirs. Je les déteste lorsqu'ils renvoient l'image de mon corps glabre et pâle. Ici, je les ai tous brisés puis enterrés presque religieusement au pied d'un mélèze bleuté.

Lundi 31 août


prairiewolf1.jpg A minuit, je me suis levé le crâne empli d'elle. Une brise presque froide s'engouffrait à travers la porte grand ouverte et j'ai eu honte de frissonner. Il m'est de plus en plus difficile de dormir nu, sans drap ni couverture . Faiblesse d'humain.

Je suis sorti, je me suis allongé dans l'herbe, le dos picoté d'herbes et de fleurs. J'ai laissé mon regard s'accrocher à la lune, là-haut et je l'ai appelée à pleins poumons, à m'en briser la voix. Puis j'ai écouté en vain. Pas de réponse. Le silence est profond ici, presque brutal.

Mardi 1er septembre

Je crois que mon corps se transforme. J'ai beaucoup maigri ces mois derniers. Au début parce qu'il m'était difficile de me nourrir d'aliments crus. La viande surtout me dégoûtait mais je sais maintenant apprécier le goût des fibres musculaires lentement mâchées. La saveur du sang. Je suis devenu plus fort aussi, plus conscient de mon corps. Plus calme. Je ne ronge plus mes ongles et admire avec fierté les griffes nouvelles qui prolongent l'extrémité de mes doigts longs et noueux. Mes cheveux sont très longs, je ne les coiffe plus. Ils s'emmêlent en boucles brunes, s'enchevêtrent en toison. Souvent, je les mouille dans l'eau glacée de la rivière qui coule juste derrière ma tanière. Ils forment ensuite dans mon dos un agréable paquet de fraîcheur qui combat la chaleur. Une barbe très dense. Je dois avoir une drôle d'allure. En ville, j'ai capté la hargne de nombreux regards étonnés ou hostiles. Dégoûtés aussi, je crois. Pour me laver, je n'utilise plus ces savons artificiels qui effacent les odeurs. Lorsque vraiment je devine que je sens trop violemment, je me frotte de sable et de plantes. Le moins souvent possible. J'essaie de garder le plus longtemps possible l'empreinte de son odeur contre mon corps.

Jeudi 3 septembre

La revoir. Quelques jours seulement me séparent d'elle. Quelques soirs.

Cette nuit, je grimperai jusqu'au plateau du Mourre. Deux heures de marche sous une lune presque en son plein, dont la lueur permettra d'éclairer le chemin qui s'élève à travers les éboulis. J'ai découvert là-haut un groupe de hautes pierres disposées en un large cercle, presque parfait. Teintée de gris, l'une d'entre elle a presque son profil. J'aime à m'y recueillir. J'ai l'impression que de là-bas, les pensées que je lance vers elle parviennent à converger, à se concentrer en un point de désir unique. Elle s'envolent alors vers elle pour briser l'abîme qui nous sépare.

Vendredi 4 septembre

Je me suis endormi contre le rocher découpé à son image. Un sommeil lourd et profond, que même le soleil n'est pas parvenu à briser. Lorsqu'à midi je me suis réveillé, je suis allé me pencher au-dessus du cercle que forment les blocs de calcaire cendrés. Le corps du lièvre que j'avais déposé en offrande n'était plus là. J'ai cherché la trace de ses pas. Le sol est trop compact, là-bas, sa démarche trop légère. Je n'ai rien trouvé. Juste quelques branches froissées, une feuille arrachée. Des étoiles écarlates qui pendant quelques mètres formaient une piste. Le sang du lièvre. J'aimerais posséder la puissance de son flair.

Après-demain enfin, à nouveau réunis.

Samedi 5 septembre

Premiers effets. J'aime ce jour, juste avant qu'elle ne revienne. Aucune transformation physique encore, rien de visible en tout cas. Pourtant, mes sensations s'amplifient. Je deviens plus sensible aux bruits, aux odeurs. Ma vision nocturne devient plus fine. Je grogne pour un rien. J'ai faim.

Ce soir, je l'entendrai rôder autour de ma tanière mais je sais qu'elle s'enfuira à mon approche.

Demain.

Dimanche 6 septembre - 4h00 du matin

La pleine lune pour ce soir.


WOLFPINK.jpg Il m'est de plus en plus difficile d'écrire. A l'aube, le crayon glissera de mes doigts et je grifferai la feuille de papier. Profiter de l'heure qui me reste.

Pour la première fois depuis un mois, j'ai fermé la porte de la cabane. Etre seul. J'ai de plus en plus mal, ma peau est couverte de minuscules cloques brunes. Presque invisibles, elles vrillent ma chair de mille douleurs à fleur de peau. Dans quelques heures, je me traînerai à quatre pattes, assombri par plaques d'un pelage compact, encore imparfait. Un moignon de queue balaiera mes membres inférieurs. Des canines acérées blesseront mes lèvres ourlées d'amadou. Presque des babines.

La métamorphose dure et s'éternise, parfois indolore, parfois brouillée de douleurs fulgurantes. Elle dure toute la journée. Impossible d'en détailler les étapes successives, juste quelques flashes gravés en brûlures dans ma mémoire.

Ce soir je serai un loup.

Elle s'approchera de ma tanière, se dressera contre la porte, pèsera de tout son poids sur la poignée et entrera. Elle est très intelligente. Elle se frottera contre moi, collera sa truffe à la mienne et mes yeux jaunes plongeront dans ses pupilles dilatées. Plus tard, nous sortirons pour parcourir tous deux une partie de notre territoire, quelques dizaines de kilomètres carrés à flanc de montagne.

Mardi 8 septembre

La lune brille avec violence cette nuit. Presque éblouissante. Elle n'est plus pleine pourtant, je suis humain à nouveau. Ma litière brûle du parfum âpre de son corps absent. Je suis seul.

J'ai le mal de ma louve, déjà.


Marc Seassau




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dernière MAJ: 08/03/2006 à 10:45.

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On 07/09/2008: 16:51, nonowaka wrote: Malheureusement, j'aime bien cette chanson ...
On 07/03/2008: 09:49, LOUVE wrote: :rose :rose ...
On 05/10/2008: 12:37, winnie wrote: Mignion comme tout, on craquerait facilement! ...
On 05/01/2008: 19:04, aurorore wrote: oooooooooooohhhhh elle est chou! ...
On 04/30/2008: 11:11, fastfreddy wrote: A-DO-RABLE!!! Les chatons c'est craquant... ...
On 04/30/2008: 08:30, Kawaman76 wrote: Elle est superbe... pile poil la taille pour fai ...
On 04/29/2008: 19:11, pirate74 et Domie wrote: très jolies ces petites boules de poils :bisou dom ...
On 04/29/2008: 19:09, NONO wrote: Elle a de beaux yeux ! ...
On 04/29/2008: 18:09, BLADE71 wrote: trop mimi la boule de poil :-) ...
On 04/29/2008: 15:53, nonowaka wrote: Mignon tout plein ce ptit canaillou de canelle ...
On 04/29/2008: 15:00, Steph26 wrote: Trop mimi cette petite boule de poils... :-) ...
On 04/25/2008: 13:32, LOUVE wrote: quand tu veux NONO, il se trouve dans les ...
On 04/18/2008: 11:00, nonowaka wrote: Superbe ton chalet et il se trouve dans qu ...
On 04/18/2008: 10:57, nonowaka wrote: Il n'y a pas que le poème qui est joli. ...
On 03/06/2008: 07:51, dadapoilu wrote: je veux bien faire gardien de but... je mets dans ...
On 02/19/2008: 17:50, tomspe wrote: c'est très beau...:rose ...
On 02/19/2008: 17:05, Steph26 wrote: Magnifique poème.... ...
On 02/14/2008: 11:48, tomspe wrote: Notre vie est un livre qui s'écrit tout seul. Nous ...
On 02/14/2008: 02:22, malkavian wrote: Et sinon, ça se passe bien sur le Z1000 lol ...
On 02/13/2008: 18:51, dadapoilu wrote: attends je t'envoie une photo de moi non? ...



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